Le CV anonyme abandonné !
Pourtant prévue par la loi pour l’égalité des chances votée le 9 mars, et visant à imposer le CV anonyme pour le recrutement dans les entreprises de plus de 50 salariés, la réforme aurait été abandonnée par le gouvernement, affirme mercredi 18 octobre Le Parisien. Quelles conséquences pour les acteurs du Web ?
Le CV anonyme, réclamé par plusieurs associations de lutte contre le racisme, avait été recommandé par Claude Bébéar, ancien PDG d’Axa et fondateur du think-tank Institut Montaigne, à la fin de l’année 2004. Cette mesure avait été introduite dans la loi pour l’égalité des chances à la demande de Jacques Chirac.
L’échec de cette mesure est relativement compréhensible. Difficulté de mise en place dans les grandes entreprises, éventuel lobbying des grands acteurs de l’emploi, soucieux de conserver intacts leur business model, et surtout inadéquation avec les demandes des dirigeants d’entreprise sont les principales raisons de ce retrait. Certains secteurs d’activité ne se prêtaient en effet pas du tout à l’anonymisation, comme les métiers de la sécurité ou de la mode, dans lesquels l’âge et le sexe du candidat rentrent en ligne de compte.Pour autant, Gérard Larcher n’enterre pas la mesure du 9 mars. “Si le CV anonyme, après expérimentations, a quelque chose qui se révèle positif, on doit l’utiliser, mais ce n’est pas le seul outil: ne limitons pas la lutte contre la discrimination et pour la diversité au seul CV anonyme”, estime le ministre délégué à l’emploi, au travail et à l’insertion professionnelle des jeunes. Dans un accord passé le 12 octobre, mais encore soumis à signature, patronat et syndicats avaient décidé du principe des expérimentations du CV anonyme.”Elles feront l’objet d’un bilan d’évaluation avant le 31 décembre 2007″, avaient-ils décidé.
Quelles sont alors les conséquences pour le marché de l’emploi sur Internet ?
Le coup est rude tout d’abord pour des entreprises qui avaient fondé leur business model uniquement sur le cv anonyme, comme cvanonyme.fr ou cv-code.com. Je ne vois pas trop comment ils pourraient continuer dans leur voie initiale. Un changement fondamental est nécessaire, tout du moins dans une optique d’augmentation des volumes de vente. En analyse stratégique, il s’agit d’un coup classique, où l’une des 5 forces de Porter se retourne contre l’entrepreneur. Le contexte social et politique, surtout s’il est anticipé dans le mauvais sens, peut être responsable d’un nombre important de faillites.
Les business models des grands (Monster, Cadremploi) en sortent-ils confortés ? Pas sûr. Il est probable que des nouveaux entrants trouvent la solution pour concilier lutte contre la discrimination et rentabilité… Restez connectés.


19 octobre 2006 at 11:51
Cochon qui s’en dédit
Je lis dans L’Express que le gouvernement envisage de passer purement et simplement à la trappe le dispositif prévu par la Loi pour l’égalité des chances, aussi connu comme celui du “CV anonyme”. L’objection principale semble être l’impossibilité d’assurer le respect de la mise en oeuvre du “CV anonyme” dans les entreprises.
Contrairement à ce que certains pourraient penser un peu rapidement, cet argument n’est pas celui de méchants dirigeants d’entreprise qui compteraient pratiquer encore longtemps la ségrégation. En effet, Roger Fauroux, dans son rapport remis en juillet 2005 à Jean-Louis Borloo, avait déjà pris position contre la réglementation en invoquant un argument du genre :
L’argument pratique qui s’oppose, en fait, à la généralisation obligatoire de ce dispositif tientplutôt à ce qu’elle est impossible à garantir et à contrôler. Vouloir imposer l’anonymisation des CV ne suppose pas seulement de la rendre possible partout, mais aussi d’empêcher qu’elle soit contournée. Cela impliquerait de mettre en place des procédures excessivement lourdes, pilotées par des intermédiaires externes et certifiés, et (si l’on veut aller au bout de la logique) d’interdire tout autre mode de recrutement que celui-ci. Il n’est pas nécessaire de s’appesantir sur toutes les incohérences sociales, économiques et d’efficacité d’une telle proposition pour conclure que l’obligation est inconcevable. Comment d’ailleurs serait-elle contrôlée et sanctionnée ?
De fait, l’anonymisation des CV ne relève pas d’une réglementation mais d’un état d’esprit. Cette proposition n’a de sens qu’avec l’engagement sincère de l’entreprise à qui il appartient de la mettre en oeuvre. Elle est un outil supplémentaire au sein d’un ensemble de procédures visant à l’objectivation des recrutements et ne se conçoit pas seule. Elle traduit une volonté, mais ne la remplace pas.
Finalement, on peut dire que dans cette affaire, Dominique de Villepin a joué la carte de la démagogie. En s’opposant aux recommandations de la commission conduite par Roger Fauroux et relayées par Jean-Louis Borloo, il ridiculise une fois de plus son gouvernement, puisqu’une nouvelle disposition de la très fameuse “Loi pour l’égalité des chances” sera abandonnée (rappelons qu’elle contenait le CPE), mais il risque en plus de nuire à une bonne idée qui pourrait un jour déboucher sur des résultats concrets pour peu qu’on s’emploie à mobiliser les partenaires sociaux sur la question plutôt que de les court-circuiter.
Je ne doute pas qu’il faille parfois prendre les devants en imposant à tous de nouvelles conditions d’existence pour faire évoluer les mentalités. Ainsi, si le législateur n’avait pas décidé d’amputer le financement des partis politiques qui ne respectent pas la parité des sexes, les moeurs n’auraient probablement pas évolué dans le domaine. Toutefois, il faut bien réfléchir avant de réglementer sur des questions aussi symboliques, tant il coûte cher de se dédire.
19 octobre 2006 at 14:52
A priori, mon poil se hérisse au principe des CV anonymes. Je n’aime pas cette idée qui apparait absurde d’embaucher des gens sans savoir leurs noms. Il faudrait aussi taire l’âge pour éviter la discrimination anti-vieux (ou anti-jeune), l’adresse pour que les bouseux aient leur chance aussi, le sexe pour que les femmes puissent accéder à certains postes…Pourquoi pas ?
Et puis une fois dans la société, pour éviter que ses collègues ne se foutent du prénom de Ginette on appellera tout le monde par son matricule et son numéro mais en veillant à ce qu’il n’y ait pas d’impairs.
Bienvenu dans un monde où vous n’avez ni visage, ni nom, ni sexe, où tout est parfaitement aseptisé parce que dès qu’il y a de l’individu il y a de l’individuel, dès qu’il y a de l’individuel il y a de la différence, dès qu’il y a de la différence il y a de l’inégalité.
Mais peut-être dis-je cela parce que je suis moi-même intensément beau, d’un beau teint blanc virginal, pourvu d’un nom qui évoque la dignité et l’élégance, membre éminent du sexe dominateur et domicilié à une adresse que se disputent les grandes marques de luxe…
Voilà. Donc a priori, pfffffffff… si l’égalité doit être au prix de se faire appeler X127 et se balader dans une burka intégrale pour qu’on ne puisse pas discriminer les hommes des femmes, les noirs des jaunes, les jeunes des vieux et les gros des maigres, Bof….
Seulement j’ai entendu un truc rigolo à la radio. Un patron de PME a voulu faire le test avec son directeur des RH. Ils n’étaient pas racistes pour deux sous, ça non. Ils étaient tellement pas racistes qu’ils se sont dit qu’en adoptant ce système ils se donnaient un bon genre à peu de frais puisque avec eux, ça ne changerait rien. Et puis, crac. Que croyez-vous qu’il advint ?
Après qu’un cabinet extérieur eut effacé les indications en cause, la proportion de noms qui sentent bon le sable chaud et de visages exotiques dans le premier tour de sélection a subitement grimpée…
D’où je tire deux conclusions :
1. Même si je n’aime toujours pas l’idée que l’Etat m’enlève mon identité mais que quand je serais au poste de responsabilité que je mérite je ferais « anonymiser » les Cv avant de les lire.
2. Même les militants anti-racisme ne sont pas à l’abri d’une distorsion du jugement.
http://touvabien.typepad.com
24 octobre 2006 at 10:21
Un petit mot pour vous rassurer au sujet de l’éditeur de cv-code.com, puisque vous écrivez “Le coup est rude […] Je ne vois pas trop comment ils pourraient continuer dans leur voie initiale. ”
Nous ne comptons heureusement pas sur le CV anonyme pour vivre, et proposons de nombreux services professionnels.
Pour ce qui est de CV-Code, notre devise est désormais “Le CV anonyme obligatoire est mort, vive le CV anonyme !”. Notre service est gratuit pour les entreprises de moins de 200 salariés, et très facile à mettre en place pour tous. Ce n’est plus qu’une question de volonté.
7 décembre 2007 at 19:47
« C.V. ANONYME » & BON SENS.
- Bien sur, toute discrimination (1) est choquante, qu’elle soit basée sur le sexe, la race, la religion, le nom ou autre et l’accès à l’emploi doit s’effectuer que sur la seule compétence.
- Le projet du CV anonyme veut favoriser cette impartialité. De quoi s’agit-il ? N’y faire figurer ni photo, ni nom, ni sexe, ni âge, ni nationalité. A juste titre, il faut s’en réjouir ! Mais que dans l’esprit du texte, pas dans sa lettre (…)——
Car le bon sens doit garder sa place. Il y a des évidences à respecter qui, parce qu’évidentes, ne figurent pas noir sur blanc sur le profil du poste recherché. Imaginons le cas d’une jeune femme bardée de diplômes, mais recouverte, à la mode (?) Taliban, d’une Bourka (« tchador intégral ») : à part postuler pour tenir le même rôle que celui tenu dans les années 60 par Juliette Gréco dans le remake d’un film qui s’appellerait « Belphégor, le retour », que peut-elle faire ? Rien. Est-ce choquant ? De même, serait-il choquant qu’en voyant, un beau matin, arriver un « conseiller en placements » le visage couvert de piercings un directeur de banque demande à l’intéressé de prendre rapidement tourne visse et tenailles pour se démaquiller ? Non. Mais ce même choix de présentation peut se révéler tout à fait approprié pour travailler dans un club de nuit : Faire respecter des normes sociales, ce n’est pas imposer des discriminations ! Seuls les artistes sont au-dessus de ces normes. Pensons aux tenues de Salvador Dali ou de Brian Jones : Autant d’arcs-en-ciel dans la monotone grisaille vestimentaire ! Mais le salarié ne fait pas un show et une entreprise n’est pas une démocratie qui, elle, accepte particularités, singularités et individualités. Nombre de cadres portent un « costume/cravate » qui est effectivement un uniforme, le reflet d’une convenance. Les choses sont ainsi.
- Pensons à l’ « affaire » récente de la filiale du groupe l’Oréal, traînée au tribunal pour avoir demandé des embauches d’animatrices « B.B.R. » c’est-à-dire « bleu blanc rouge » (comprenez françaises) : les laboratoires Garnier, filiale en question, viennent d’être relaxés. La justice s’est prononcée, ce que je me garderai bien de faire ne connaissant pas les méandres du dossier. Mais je ne suis pas choqué de voir dans une parfumerie plus de jeunes et belles femmes vendre des cosmétiques que d’hommes âgés, bedonnants, mal rasés, le col couvert de pellicules. Je ne suis pas non plus étonnés de voir davantage de « grands frères » blacks et costauds assurer la sécurité devant les caisses de supermarchés que de petites minettes de 40 kilos.
Ne soyons pas pour autant psychorigides : Il y a, c’est une certitude, des zones frontières : je pense aux exigences (américaines) à l’embauche des parcs Disney, exigences refusées et condamnées par nos tribunaux et c’est tant mieux ! Pour s’en convaincre pensons que ces braves ricains interdisent l’importation de notre pourtant fameux calendos bien coulant… De plus, c’est incontestable, les normes sociales évoluent, et, j’en ai conscience, il faut se méfier des évidences…
Bref, rien n’est simple…
- Ce qui précède n’est pas qu’anecdotique, que secondaire. Ce qu’est peut-être la demande de CV sans photo… Mais ce projet (qui reste un gadget sans décret d’application) a au moins l’avantage de sensibiliser l’opinion. Et il faut continuer lutter contre les véritables discriminations. Comme celle dont a été victime une femme de Loire-Atlantique, volontairement écartée par un employeur de Chateaubriant en raison de sa seule couleur de peau. Ce dernier, en date du 17 juillet 2006 a été fortement condamné par le tribunal correctionnel de Nantes.
(1) A voir : le site de HALDE (Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité) http://www.halde.fr
COLPIN Didier